Les "Ruines" ont-elles un avenir?
Photographies de Fang Qianhua

    Dans le vieux quartier urbain de Guangzhou, où les espaces de développement immobilier se font désormais rares, une zone de 33 000 mètres carrés de « ruines » attire la convoitise des entrepreneurs qui y voient un fort potentiel lucratif.
    Contigües à l'avenue Fangcun à l'ouest et longeant la rivière des Perles à l'est, ces "ruines" se situent à seulement deux minutes à pied d'une station de bus. Le magnifique paysage fluvial ainsi que la proximité des moyens de transport donne d'ores et déjà à ce terrain une valeur considérable qu'il accueille un centre commercial, un quartier résidentiel ou bien encore un hôtel de luxe. De plus, à l'exception des réservoirs de pétrole vides, des plaques d'acier rouillées, des murs rouges délabrés, ou bien encore des terrains en pente recouverts de mauvaises herbes, les lieux ne comprennent aucun complexe d'habitation, ce qui signifie pas problème de relogement des propriétaires ou de versement d'indemnités.
    Cette étendue de "ruines" reflète parfaitement le secteur industriel contemporain chinois ainsi que l'histoire de l'ouverture vers l'extérieur de la ville de Guangzhou. Ce lieu, connu comme l'entrepôt asiatique de Huadi, était à l'origine un entrepôt de stockage de pétrole, établi en 1906 par la Compagnie pétrolière britanno-asiatique. Avec les usines, les docks, et les entrepôts logeant de part et d'autre la Rivière des Perles, il constituait, à l'époque, l'une des premières bases industrielles et l'un des principaux ports consacrés aux exportations de Guangzhou. Cette époque relativement ancienne rajoute une valeur historique à ces ruines.
    Le devenir de ces ruines devient, dès lors, quelque chose de complexe. En septembre 2008, une équipe d'architectes urbanistes venus de Chine et de l'étranger se sont rendu sur le site et ont examiné les lieux. Leurs différents points de vue concernant les ruines ouvrirent la voie à de nombreuses réflexions et débats.
    Dong Dong, doctorant dans une université américaine, s'est entretenu avec trois des architectes étrangers à propos du devenir de ces ruines.

Entretien avec Garrett Avery, San Diego, Californie, Etats-Unis.
    
Dong Dong : Comment décririez-vous le site?
    
Garrett Avery: Nous l'avons surnommé le site « postindustriel ». ll longe le fleuve, tout comme les usines situées à San Diego et représente une sorte de tradition urbaine. Il s'agissait initialement d'une usine, qui était certainement dédiée à la fabrication, au stockage de marchandises ou utilisée comme plate-forme logistique. Son identité intègre donc cette dimension industrielle. Aujourd'hui, on peut dire qu'il s'agit d'une relique industrielle, et à ce titre, plutôt qu'une totale destruction, le site devrait être admiré et apprécié pour ce qu'il est, à savoir une réminiscence du passé de la ville.
    
Dong Dong: Comment concevriez-vous le site, si vous étiez chargé du projet? Garrett Avery: Aussi bien d'un point de vue visuel qu'architectural, ces réservoirs à pétrole peuvent être en quelque sorte considérés comme des « portes », véhiculant non seulement une signification culturelle mais également une valeur historique. C'est très intéressant. Je pense que c'est important de préserver cela car même si nous nous efforçons de les reconstruire, il sera difficilement possible de recréer ce sens réel. Il est toujours nécessaire que le progrès reste empreint d'histoire. Dong Dong: Faites-vous de même à San Diego?
    
Garrett Avery: Je pense que oui, si c'est possible. Le problème c'est qu'en comparaison San Diego est une ville neuve, dont l'histoire remonte seulement à 200 ans. Par conséquent, elle ne possède pas vraiment d'« histoire » qu'il faille préserver. La ville de Guangzhou possède, quant-à-elle, une histoire vieille de 2 000 ans.
    
Dong Dong: Vous dites que ce lieu est un produit de "l'époque postindustrielle". San Diego fait également partie de cette « ère postindustrielle ». Existe-t-il alors des points de comparaison entre les deux ? Quelle en est la signification symbolique?
    
Garrett Avery: Le plan de développement de ce site ne se limite pas à son emplacement mais il doit s'adapter à l'ensemble de la ville de Guangzhou. Lorsqu'on observe la ville comme un tout, pour considérer la ville comme un tout, ce lieu est riche de sens. Il fournit une opportunité d'intégration. Pour tous ceux qui désirent redévelopper la ville, en quoi la ville doit-elle changer ? Quelles nouvelles techniques doivent être adoptées pour réhabiliter ces fragments urbains éparpillés sans compromettre la nature profonde de la ville et son histoire? Ce sont là des questions indéniablement importantes qu'il est nécessaire de prendre en considération.

Entretien avec Andrew, architecte paysagiste, Manchester, Royaume-Uni.
    
Dong Dong: Que trouvez-vous d'unique à ce site ?
    
Andrew: les réservoirs de pétrole sont vraiment uniques, très intéressants.
    
Dong Dong: Qu'est ce qui, pour un architecte paysagiste tel que vous, rend un lieu intéressant ?
    
Andrew: Un site intéressant doit fournir au paysage qui l'entoure des éléments tridimensionnels variés. Ce site comprend des usines et des immeubles délabrés. Les réservoirs à pétrole sont d'immenses objets tridimensionnels, constituant pour les concepteurs un point d'intérêt visuel. Ils représentent non seulement le passé industirel mais peuvent également être réutilisés comme éléments de design.
    
Dong Dong: Comment utiliseriez-vous vos compétences ?
    
Andrew: Personnellement, je pense que ce lieu devrait être conçu comme un « parc industriel ». En Europe, et plus précisément en Allemagne, les cas sont nombreux. Les zones industrielles ont été transformées en jardins publiques, tout en conservant leur structure originale. Des installations ludiques et fonctionnelles ont été intégrées afin de redonner vie à l'aspect traditionnel. Ainsi, les citadins peuvent s'y divertir et y passer des moments de détente. Hier, je suis monté sur le haut d'un réservoir à pétrole et c'était très amusant. De là haut, j'ai pu contempler les environs de la ville et le point de vue était magnifique. Cette expérience est également terrifiante.

Entretien avec April Jackson, Etats-Unis.

    
Dong Dong : Pouvez-vous, tout d'abord, vous présenter?
    
April Jackson : Je suis originaire de Chicago. Après une licencie en architecture à l'Université de l'Illinois, j'ai intégré l'Université du Wisconsin-Milwaukee où j'ai obtenu un Master en architecture et en urbanisme. Je possède donc une formation à la fois d'architecte et d'urbaniste.
    
Dong Dong : Est-ce que la science de l'architecture en Chine est différente de celle des Etats-Unis ?
    
April Jackson : Assez différente. Aux Etats-Unis, nous accordons plus de valeur au concept architectural mêlant les paysages, alors qu'en Chine, on a l'impression que tout est lié au plan d'urbanisation, notamment à la forte densité de population ou à la reconstruction urbaine. Aux Etats-Unis, nous n'avons pas ce genre de plans de développement.
    
Dong Dong : Vous avez procédé à un examen du site. Quelle fut votre première impression ?
    
April Jackson : J'ai observé dans les moindres détails cet emplacement situé en bord de rivière. J'ai été surprise par son envergure et par son degré d'ouverture. Il y a une usine de déchets, un très large espace. J'ai été impressionnée par cette immense zone inexploitée en plein cœur d'une ville à la croissance si rapide.
    
Dong Dong : Que feriez si vous étiez chargée de la rénovation de ce site ?
    April Jackson : Et bien, nous envisageons, pour le moment, de préserver au mieux l'environnement local. Cela implique la préservation des bâtiments, le recyclage en adéquation avec les règles locales, le respect de la diversité de population et la manière d'intégrer d'autres facteurs, tels que les nouveaux modes de vie et les attractions touristiques, tout en maintenant le chiffre actuel de la population. Vous savez, certaines personnes hésitent probablement à quitter les lieux. Par conséquent, nous sommes en train de chercher une solution à ces problèmes tout en évitant de délocaliser les habitants locaux.
    Nous prévoyons de faire de ce lieu une véritable fenêtre ouverte sur le fleuve. Après l'étude, une rue piétonne pourrait y être construite afin d'attirer un grand nombre de touristes.
    
Dong Dong: Un peu comme les docks de Chicago ?
    April Jackson : Oui, exactement comme un quai. Le site comportera non seulement des voies d'accès mais également des allées en bois desquelles les touristes pourront admirer le paysage fluvial. Nous souhaitons qu'il devienne un lieu pittoresque, une véritable destination touristique.
    Dong Dong : En tant qu'architecte urbaniste, comment envisagez-vous la rénovation de ce lieu?
    
April Jackson : Je pense que nous devons nous efforcer d'intégrer les nouveaux modes de vies et individualités tout en préservant la culture unique de ce lieu. Il ne s'agit pas de retirer les choses déjà existantes mais plutôt de les améliorer. En même temps, nous devons les moderniser. Nous devons également préserver la culture ainsi que l'ancien environnement historique.

Info supplémentaires:
    Le Site de l'entrepôt asiatique Huadi: Situé au n°29 de la rue Chongkou Xinlian à Guangzhou, cet entrepôt de pétrole fut construit en 1906 par la Compagnie pétrolière britanno-asiatique sur une superficie de 33 000 m2. A l'est, se trouve la Rivière des Perles, à l'ouest l'avenue Fangcun, au nord, l'église allemande et au sud, l'entrepôt Dachongkou de l'Administration portuaire de la ville de Guangzhou.
    Deux immeubles de bureaux, trois anciens entrepôts, quatre immenses réservoirs à pétroles en métal, un dock ainsi qu'une bouche d'évacuation pour le sable, gravée du nom de la marque britannique « Sh
ell », demeurent intacts.
Le principal immeuble de bureaux, situé à l'entrée des entrepôts, fut construit au début du XXe siècle, alors que l'autre date des années 1920.
    A droite du principal immeuble de bureaux, se trouve l'entrepôt N°1 qui fut construit au début des années 1910 tandis qu'à gauche, les entrepôts N°2 et N°3, reliés entre eux, datent des années 1930.
    Les quatre réservoirs à pétrole en métal cylindriques furent érigés en 1918 et un mur de défense fut construit au moment de l'invasion de Guangzhou par l'armée japonaise dans les années 1930. Situé à près de 2 mètres des réservoirs, le mur possède une épaisseur de 0,6 m et une hauteur identique à celle des réservoirs.
    La bouche d'évacuation en fer était de fabrication britannique, et portait le célèbre logo de la marque "Shell" en forme de coquillage.