2002.04

Exclusif

 

Beijing, où es-tu ?

Texte : Wang Lei
Photos : Jin Ruixiang



 

Une rue orientée Nord-Sud dans un vieux quartier de Beijing. De part et d’autres sont réparties les hutongs (ruelles) et les maisons à cour carrée.

 

    Pour autant que je me souvienne, le Beijing de mon enfance était celui d’une vie insouciante dans les hutongs de l’époque Qing. A cette époque, il me semblait que l’immeuble de la radio sur l’avenue Chang’An était le plus haut qui soit et, du quatrième étage, on pouvait embrasser du regard toute la ville. On enviait alors les familles habitant dans des tours et on espérait que nous aussi, nous pourrions y avoir un appartement.
    Aujourd’hui, j’habite au 24e étage d’une tour au centre ville. Tous les matins, par la fenêtre, je ne vois qu’un défilé interminable de voitures, je n’entends que les bruits de la circulation et les cris des gens, concert de tous les sons possibles et imaginables… Désormais, de plus en plus de gens rêvent d’avoir leur maison avec un jardin, quelque part en banlieue.
Beijing s’est développée, Beijing a changé.
    Mais dans le même temps, en voyant partout ces buildings sortir de terre, on ne peut s’empêcher de s’écrier : Beijing, où es-tu ?
Un centre commercial, le long du troisième périphérique.
La Cité interdite et au fond le centre de Beijing, vus depuis le sommet de la colline du Charbon.

    Les changements qui affectent Beijing sont véritablement extraordinaires. Ce n’est pas seulement l’avis de quelques étrangers de passage de temps à autre dans la ville mais aussi des vieux Pékinois qui n’ont jamais quitté la capitale. A mesure que l’allure de la ville de Beijing évolue, de nombreuses rues anciennes faisant partie de notre univers ont soudain disparues, tandis qu’à la place ce ne sont que de grands immeubles comme surgis de terre. Pourtant, après un moment d’émerveillement et d’excitation, le cœur des Pékinois continue à battre pour le quartier de Dashilan ou la rue Liulichang (célèbre pour ses antiquaires), la Cité interdite et les quartiers au pied des remparts… bref, pour tout ce qui incarne et qui respire le vieux Beijing.
    A quoi ressemble le Beijing d’aujourd’hui ? Chacun peut le voir par soi-même : de larges avenues bondées, des bâtiments étincelants semblant vouloir dépasser le ciel, un flux incessant de passants pressés : un spectacle étonnant. En escaladant la colline du Charbon, on découvre une forêt de buildings et, face à ce spectacle, on éprouve à la fois une sorte d’exaltation devant le développement fulgurant de la ville mais également des regrets devant les blessures infligées à la vieille cité, plaçant la protection des monuments historiques au cœur de la problématique du développement urbain.
    Le vieux Beijing a été organisé et construit autour de la Cité interdite. Les bâtiments impériaux aux murs pourpres et aux toits de tuiles vernissées jaunes sont au cœur de la ville, entourés par des temples, les résidences des mandarins et les maisons des gens ordinaires. La combinaison des bâtiments principaux et secondaires, de couleurs et de tailles différentes forment un ensemble harmonieux et magnifique et était considéré comme faisant parti en tant que tel du patrimoine architectural.
    Ces dernières années, la municipalité de Beijing a lancé et financé une politique de protection des bâtiments anciens, notamment ceux situés dans les vieux quartiers de la ville à l’intérieur du périmètre du deuxième périphérique. Le plan d’ensemble imaginé par la municipalité divise la ville en 25 zones historiques et culturelles protégées, elles-mêmes classées en différentes catégories : zones commerciales traditionnelles, de hutong et résidentielles traditionnelles, modernes, cité impériale, temples et monuments.

La gare de l’Ouest de Beijing, la plus grande gare de la capitale, qui mêle architectures chinoise et occidentale.
La porte de la Paix Céleste (Tian’anmen), entrée de la Cité interdite.
    Les questions touchant à la protection et au développement de cette ancienne capitale qu’est Beijing sont en fait largement débattues tant au sein du grand public que parmi les spécialistes.     Ainsi, Liu Taige, urbaniste de renommée mondiale a souligné que les responsables de l’urbanisme de Beijing devaient prendre conscience de leur responsabilité face à la nation chinoise tout entière.     Toujours selon lui, Beijing devrait limiter les constructions dans les vieux quartiers pour réduire la concentration excessive en bâtiments administratifs qu’on y trouve. Elle devrait parallèlement accélérer le développement de nouveaux quartiers au-delà du deuxième périphérique en y installant des infrastructures modernes dont un quartier d’affaires. Les anciens quartiers de Beijing remontent aux dynasties des Ming (1368 - 1644) et des Qing (1644 - 1911) et devraient conserver leurs caractéristiques et notamment les maisons à cour carrée, cristallisation de l’intelligence des anciens Chinois. Aujourd’hui pourtant, de nombreuses maisons à cour carrée ont été endommagées ou détruites et leur protection devrait être une priorité.
    Les experts soulignent également que les vieux quartiers de Beijing représentent le dernier exemple d’urbanisme classique en Chine et qu’à ce titre, leur valeur est inestimable. La présence de la Cité interdite, qui figure désormais sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, des Trois Mers (la série de lacs qui traverse Beijing : Zhonghai, Nanhai et Beihai), de la colline du Charbon, de l’Autel de la Terre et des Récoltes, du temple des ancêtres, des archives impériales, des anciens bâtiments administratifs et du dédale formé par les hutongs en font un endroit unique.
    Les usines et les bâtiments administratifs situés dans les vieux quartiers devraient déménager, la densité de population devrait également diminuer ainsi que le volume de circulation automobile. La construction de grands centres commerciaux ou de loisir ou d’immeubles de bureau ou d’hôtels en hauteur ne devrait pas non plus être autorisée dans les vieux quartiers. Les maisons à cour carrée devraient retrouver leur aspect d’origine en même temps que les conditions de vie à l’intérieur seraient améliorées.
    Beijing est belle. Elle est ancienne et c’est la capitale de la Chine depuis des siècles. Il lui appartient de conserver son charme unique et de ne surtout pas se transformer sur le modèle d’autres métropoles comme Hongkong ou Shanghai.
Une ancienne artère commerciale, mêlant architectures traditionnelle chinoise et occidentale.
Une tour de guet de la Cité interdite.