2002.07

Peuple chinois

 
Les couleurs du paradis

Texte : Liao Qin



Le Tablier de maman, par un enfant aveugle.
Dainzin, aveugle, en train de dessiner.
Le monde de Ou Zhu.
    Tous ceux qui sont allés au Tibet ont senti la force des couleurs qui habitent ce lieu. Sous les reflets des bannières multicolores sacrées des Tibétains, on entre dans un monde coloré : les vêtements, les bijoux tibétains, les temples apportent chacun à leur manière à ce monde de pureté des touches de vie et de couleur.     Ce sont les couleurs du paradis, pures et innocentes. J'enseigne le dessin à des enfants aveugles au Tibet. Aussi incroyable que cela puisse paraître, ceux-ci sont en effet capables d’exprimer avec des couleurs magiques les http://www.rmhb.com.cn/chpic/htdocs/rmhb/X/200207/images uniques de leur monde intérieur.
    Une amie rentrant d'un voyage au Tibet m'avait un jour offert un livre décrivant la beauté des changements de couleurs, de la mélodie de la voix, des parfums et des goûts intitulé "La beauté des sentiments". En le lisant, j'ai senti le romantisme de la vie. Les yeux bandés et en écoutant de la musique, j'ai mis au hasard des couleurs sur une toile dans un état de semi-conscience. En découvrant le résultat, je ne savais pas s’il s’agissait d’un dessin ou d’une représentation imaginaire de mon existence.
    J'ai appris qu'à Lhasa se trouvait un centre de formation pour aveugle fondé par deux étrangers. Y étudient 16 petits Tibétains non-voyants. J'y suis allée leur apprendre à dessiner. Mon idée a suscité bien des moqueries : "Comment un aveugle peut-il dessiner ?" Mais lorsque je suis arrivée au centre de formation avec mes livres et mes expériences, je ne sais pas si c'est ma sincérité ou un miracle qui les a convaincus, mais ils ont été d'accord pour me laisser donner gratuitement des cours de dessin tous les dimanches après-midi.

Liao Qin et ses enfants aveugles.
En cours.

    Durant l'hiver 2000, j'ai entamé la rédaction du journal de cette expérience intitulé "Un cadeau à des enfants aveugles" : « premier cours : faire sentir à des enfants les sentiments des couleurs, les convaincre qu'ils peuvent dessiner. Musique de fond : Le plateau du Qinghai-Tibet, Reflet de la Lune et la symphonie numéro 5 de Beethoven. Leur faire connaître les couleurs en leur faisant toucher les bannières bouddhiques tibétaines. Leur faire imaginer le bleu du ciel, le blanc des nuages, le rouge des montagnes, le vert des herbes et le jaune du sol. » Ces enfants ont écouté la musique avec moi sous une tente, ont touché les drapeaux colorés, ont raconté des histoires de couleurs… Soudain, la petite Nyima a pris son visage dans ses mains et a pleuré. Le professeur Garma Quzhain m’a traduit ce que Nyima disait et j'ai compris que cette petite fille s'était souvenue grâce à la musique de comment elle avait perdu la vue. Pume, le plus jeune des enfants, est monté sur la table, a battu la mesure avec ses mains. Ces enfants se sont retrouvés eux-même dans la musique. Ils sont touchés par la musique et les couleurs. En même temps, je reviens à l'essence même du dessin. Avec des enfants, on a joué à cache-cache autour de la table. On a dansé main dans la main, ils ont appris ce qu'était un carré et un rond. Je leur ai raconté l'histoire des ressources de la vie, de la force et de l'intelligence sans limite de l'Homme. Je leur ai fait se toucher chaque partie de leur corps avec leurs mains et se toucher entre eux. Qangba et Dogye sont des jumeaux, aveugles de naissance. Ils se ressemblent énormément. Je les ai vus se toucher doucement l'un l'autre, la tête, les oreilles, les yeux, le nez, la bouche… Cela m'a fait penser à une phrase du livre La beauté des sentiments : "Tous les animaux ont une réaction lorsqu'on les touche ou les caresse. Sans caresse, la vie elle-même ne peut pas évoluer. Sans la réaction chimique causée par les caresses, on ne peut pas créer de relation." Pour ces deux frères jumeaux, se caresser l'un l'autre n’était pas seulement nécessaire pour appréhender les formes et les dessiner mais c'était aussi une manière pour leurs cellules communes de se retrouver. Je suis persuadée que même la caresse la plus douce est perçue par le cœur. Et les aveugles ont sans doute une sensibilité encore plus importante.
    Pendant deux semestres d'études, ces enfants aveugles ont réalisé seulement cinq dessins collectifs. Peut-être ces dessins ne représentent-ils rien, mais ils touchent fortement le cœur de ceux qui les regardent. La vie devient belle grâce à l'amour. Ces enfants aveugles tibétains ont appréhendé le monde en chantant des chansons pour enfants. Ils ont dessiné la vie avec les couleurs du paradis. Dans leur cœur, bat un monde plein de couleurs.