2003.05

Arts et culture

 

Des anciens bronzes réapparaissent à la lumière du jour

Texte de Yi Ran.



La plaine du Guanzhong située dans la province du Shaanxi est le berceau de la civilisation chinoise qui a vu naître et déchoir de nombreuses dynasties. Les archéologues chinois n’y ont pas ménagé leurs efforts et leur temps pour découvrir les traces de l’ancienne civilisation, notamment près de la vallée de la rivière Weihe, entourée d’un vaste plateau de lœss. Mais malgré leurs connaissances étendues sur la civilisation chinoise, leurs découvertes archéologiques ont souvent résulté du pur hasard.

Vase à vin.

La découverte
Les dernières découvertes ont eut lieu proche de la ville de Baoji, dans le Shaanxi (au nord ouest de la Chine), par cinq fermiers du village de Yangjia venus prélever de la terre pour fabriquer des briques. Une caverne a été découverte par Wang Laqian, l’après-midi du 19 janvier 2003, aux alentours de 16h00, alors qu’il était en train de bêcher le sol. Les villageois crûrent d’abord qu’il s’agissait d’une tombe, mais en regardant de plus près ils aperçurent une vague lumière bleue-vert. Agenouillés au bord de la cave, ils découvrirent alors quatre bronzes dings qui s’avérèrent être des ustensiles de cuisine. «Les objets ressemblaient aux bronzes que j’avais eu l’occasion de voir dans des documentaires télévisés concernant la loi chinoise sur la protection des vestiges culturels» raconte Wang Ningxian.
Bien que les fermiers soient excités par leur découverte, ils eurent peur que les autres villageois se ruent sur les lieux et pillent les reliques. En 1985, lorsque l’on découvrit plusieurs séries de cloches (pièces de carillon, instrument de musique ancien), les locaux se querellèrent pour s’approprier les biens et les cacher. Afin d’éviter de tels ennuis, les cinq fermiers décidèrent de garder le secret et de faire part de leurs trouvailles au gouvernement local dès que possible.
Peu de temps après, vers 18H00, des archéologues du Bureau culturel du district de Meixian arrivèrent sur place. Grâce à leur professionnalisme, ils comprirent tout de suite que les vingt bronzes abrités par la caverne représentaient un véritable héritage culturel et en prévinrent les autorités du district compétentes en la matière.

La surface de la cave dans laquelle les reliques ont été découvertes est inférieure à 1 m2. Ce lieu de découverte est situé non loin du village de Yangjia dans le district de Meixian de la ville de Baoji.
Pichet à vin et détail des pieds.

L’excavation
A 20H00, l’excavation des reliques a pu commencer tandis que des policiers maintenaient l’ordre et éloignaient les badauds trop curieux. Le gouvernement municipal et les cadres politiques du district organisèrent une équipe de dix-huit volontaires pour sortir les bronzes qui, éclairés par la lumière des lampes électriques, ressemblaient à de véritables trésors.
Chaque objet fut photographié, minutieusement mesuré et noté dans un carnet. Deux personnes furent nécessaires pour sortir les objets pesant chacun environ 30 à 40 kg. A 21H00, lorsque l’excavation prit fin, on put dénombrer un total de vingt-sept pièces comprenant douze dings (marmites), neufs ge (marmites tripodes), deux pots, un yi (verseur d’eau), un pan (bassine), un yu (grande tasse), et un he (vase à pieds).
Une fois les bronzes chargés dans des camions, les dirigeants du district de Meixian exprimèrent leurs remerciements aux villageois de Yangjia et leur promirent de récompenser leur contribution à la protection des reliques culturelles.

Estampage d’une bassine.

La bassine et détail d’une de ses anses.

L’authentification
A 22H00, les vingt-sept trésors furent déposés au Bureau culturel du district de Meixian et stockés dans la salle des reliques. Malgré la fatigue, les archéologues et leurs assistants furent tenus en éveil par l’excitation de la découverte.
Un examen minutieux a permis de relever des inscriptions sur plus de vingt-quatre bronzes. Leur nombre de caractères et leur signification sont autant de critères permettant de déterminer la valeur historique et culturelle d’un objet.
Après un rapide dépoussiérage, le plus gros ding, peu rouillé, a très nettement laissé apparaître trois cents caractères. Plus fascinant encore, une bassine à anses s’est révélée porter pas moins de trois cent cinquante caractères gravés, soit soixante-dix de plus que ceux inscrits sur la bassine Shiqiang (mur de l’histoire), une relique découverte en 1976 dans la province du Shaanxi. Cette dernière est par ailleurs plus petite et plus grossière que l’objet découvert à Yangjia. Les caractères, nettoyés au vinaigre, ont alors livré des renseignements importants sur les événements qui ont eut lieu sous les règnes de neuf rois de la dynastie des Zhou de l’Ouest (1100 - 771 av. J.-C.). La valeur historique de cette bassine est d’autant plus importante que celle dénommée Shiqiang ne fournissait des informations que sur six rois.
«C’est à couper le souffle !» s’est exclamé Liu Huaijun, directeur du Département des reliques culturelles relevant du Bureau culturel du district de Meixian. Pour Monsieur Liu, qui a consacré plus de vingt ans à sa passion pour l’archéologie, la découverte des bronzes signifie bien plus encore que ce qu’on peut imaginer.
La protection
C’est à l’aube que la phase initiale d’excavation et d’authentification a touché à sa fin. Une douzaine de personnalités et d’experts du Département des reliques culturelles arrivèrent dans le district de Meixian vers 10H00 du matin et s’émerveillèrent devant la beauté des objets.
Après s’être renseigné sur les trésors vieux de plus de 2 700 ans, Zhang Tinghao, directeur de l’Administration de l’héritage culturel de la province du Shaanxi, ordonna immédiatement de les transférer au Musée des bronzes de Baoji pour leur garantir une protection optimale.
Le musée de Baoji abrite une large collection de bronzes de la dynastie des Zhou de l’Ouest tels que ceux découverts en 1975 dans le village de Dongjia (district de Qishan), ceux déterrés en 1976 dans le village de Baijia (district de Fufeng) et ceux trouvés récemment dans le village Yangjia. Baoji a été surnommé “la Maison des bronzes” et retrace plus particulièrement l’histoire de la culture des dynasties Zhou et des Qin (1100 - 206 av. J.-C).
Le gouvernement municipal de Baoji a débloqué un fonds de 200 000 yuans pour pouvoir enregistrer les vingt-sept bronzes sur la liste 2003 des dix meilleures découvertes archéologiques et ne va pas ménager ses efforts pour pouvoir exposer ces trésors dans des pays étrangers en 2004.
Le design délicat, les nombreuses décorations et calligraphies gravées sur les pièces récemment découvertes leurs confèrent une grande valeur artistique. Les renseignements précieux qui y figurent concernant la date et la phase de la lune vont sans doute pouvoir aider la Chine dans sa volonté de clarifier les divisions entre les dynasties Xia, Shang et Zhou. Ils joueront par la même un rôle important dans l’élaboration de la chronologie de la civilisation chinoise.

Excavation des reliques en pleine nuit.

Il faut accorder un grand respect aux cinq fermiers qui ont découvert ces bronzes. Ces gens ordinaires, menant une vie extrêmement simple sur le plateau de lœss, ne pouvaient pas s’imaginer que leur découverte aurait une telle importance d’un point de vue archéologique. Et pourtant, conscients que ces bronzes appartenaient à la nation, ces citoyens ont scrupuleusement respecté la loi sur la protection des reliques et des trésors nationaux. «La volonté des fermiers de protéger les reliques culturelles est aussi précieuse que la découverte des trésors nationaux» s’est exprimé Zhang Tinghao, directeur de l’Administration de l’héritage culturel de la province du Shaanxi. Li Xueqin et Li Boqian, deux scientifiques travaillant sur les dynasties Xia, Shang et Zhou ont également déclaré que la découverte des bronzes de Yangjia figure parmi l’une des plus importantes découvertes archéologiques du XXIe siècle.
Pour remercier les cinq fermiers à l’origine de la découverte accidentelle de ces bronzes, l’Administration de l’héritage culturel de la province du Shaanxi a accordé à chacun une récompense de 20 000 yuans. La discrétion des villageois, leur volonté de protéger le site, l’aide des dix-huit paires de mains qui ont déterré les objets malgré le froid hivernal seront consignés dans les annales de l’histoire archéologique chinoise.