2004.11

Exclusif

 

Le contrôle du fleuve Huai

Texte de Ma Fei



Le fleuve Huai, autour duquel est concentrée une population très dense, inquiète depuis l'antiquité. Pendant des milliers d'années, l'homme a essayé sans succès d'en maîtriser les flots impétueux, mais aujourd'hui, c'est la pollution de ses eaux qui est devenue la priorité. 60 milliards de yuans ont été dépensés ces dix dernières années pour tenter de contrôler le fleuve mais les efforts ont été menés en vain et ont fait place au plus grand désastre écologique de l'histoire.
En juillet dernier, les pluies torrentielles qui sont tombées pendant une semaine ont fait déborder le bassin du fleuve Huai. Plus de 500 millions de mètres cubes d'eau polluée se sont répandues sur plus de 133 km et se sont précipités vers l'aval du fleuve. Il s'agit là d'une des plus grandes catastrophes écologiques de l'histoire. La matière noire qui s'est répandue jusqu'au lac Hongze a anéanti les diverses espèces de poissons, de crevettes et de crabes qui peuplaient les eaux.
Cette catastrophe naturelle a de nouveau mis le gouvernement chinois face au problème du contrôle du fleuve Huai tandis que les peuples locaux se sentent plus concernés que jamais.

Le fleuve Huai et ses ouvrages hydrauliques.

Le bassin du fleuve Huai
Situé dans l'est de la Chine entre le fleuve Changjiang (Yangtsé) et le fleuve jaune, le fleuve Huai couvre une zone de drainage de 270 000 km2. Originaire du sud de la province du Henan£¬il s'étend sur 1 000 km avec de nombreux affluents£¬lacs et marais. A l'ouest, au sud–ouest et au nord–ouest du bassin se trouvent de nombreuses montagnes et collines ainsi que de vastes plaines.
La moyenne des précipitations est de 920 mm, en particulier dans les régions montagneuses, avec une variation annuelle des pluies très importante. La pluviométrie représente de juin à septembre 50 à 80 % du total. La direction des cumulo–nimbus co?ncide le plus souvent au sens du courant du fleuve ce qui augmente les dangers d'inondations du basin du fleuve Huai.
Le bassin du fleuve inclut les provinces du Hubei, du Henan, de l'Anhui, du Shandong et du Jiangsu, soit 35 villes et 189 districts peuplés de 165 millions d'habitants. Avec une densité démographique de 594 personnes/m2, soit cinq fois plus que la moyenne nationale, le fleuve Huai est le premier fleuve de Chine en terme de population.
Couvrant une surface de 12,2 millions d'hectares, les terres qui bordent le fleuve sont plantées de bl飬de riz£¬de patate douce£¬de soja£¬de coton et de colza. En 1997, les récoltes de céréales ont atteint 85 millions de tonnes, comptant pour 17,3 % du total de la production céréalière de Chine. Traversé par de nombreuses rivières et canaux et parsemé de réservoirs et de lacs, le bassin du fleuve possède une grande surface d'eau et d'importantes ressources en poissons. Avec 1,3 millions d'hectares de plans d'eau et plus de 100 espèces de poissons, c'est l'une des plus importantes zones de pêche en eau douce du pays.
L'industrie de cette région se compose essentiellement d'exploitation de charbon, de production électrique, d'agroalimentaire et de textile entraînant des conséquences néfastes sur le fleuve.

Projet d'aménagement du fleuve Huai dans l'antiquité.
Une inscription du président Mao sculptée sur une des rives de Xingyang : «Il est impératif de maîtriser le fleuve Huai».
Chantier d'aménagement du fleuve Huai dans les années 1950.

La dernière catastrophe écologique
Le matin du 20 juillet 2004, Liu Jie, un enfant du village de Maohu, dans le district de Xuyi (province du Jiangsu), est parti jouer comme à son habitude près du lac Qili. Quelques minutes plus tard, la mère du petit garçon de 7 ans a été alertée par les cris de son fils. Elle fut littéralement pétrifiée devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux. L'eau, qui était encore claire la veille, était devenue marron, faisant des bulles et dégageant une odeur pestilentielle de produits chimiques. Son jeune fils qui s'était déjà baigné dans l'eau se tenait nu sur la rive du lac, souffrant de brûlures. Emmenant Liu Jie d'urgence à la maison, elle l'a immédiatement rincé à l'eau claire mais le mal était déjà fait et des boutons étaient apparus sur tout le corps faisant souffrir l'enfant de terribles démangeaisons.
Le jeune garçon n'était pas la seule victime ce matin–là…
Lorsque la masse destructrice a commencé à se répandre dans la rivière, les animaux aquatiques essayaient déjà d'échapper à leur terrible sort en sautant hors de l'eau ou en se laissant échouer sur les rives. Le 29 juillet, Pan Yue, directeur adjoint et porte–parole du Bureau d'Etat de la protection de l'environnement, a tenu un discours à Beijing au sujet de la catastrophe. Le taux de l'exploitation des ressources du fleuve Huai avait déjà dépassé 50%, tandis que ce pourcentage n'est que de 30% en moyenne pour une utilisation rationnelle des ressources des cours d'eau selon les estimations des experts internationaux. Avant la catastrophe, le fleuve Huai avait déjà perdu son écoulement naturel et ne pouvait désormais plus être considéré comme un fleuve. Lors de la saison de bas niveau des eaux, le niveau du fleuve stagne tandis que ses eaux polluées provoquent des catastrophes désastreuses lors de la saison des pluies. La construction de 10 000 réservoirs de petites et moyennes tailles et de plusieurs barrages sur la rivière sont principalement responsables de la catastrophe. Le tarissement de certains tronçons et la détérioration de l'environnement écologique ont contribué à changer la nature hydraulique du fleuve qui n'est désormais plus à même de renouveler naturellement ses eaux.

Les nombreux affluents du Huai sont autant de voies de pollution.

Contrôle
Les désastres récents obligent la Chine à revoir la manière dont elle a contrôlé le fleuve jusqu'ici. Il y a un demi–siècle, les peuples qui habitaient le bassin du fleuve Huai étaient menacés en permanence par des inondations ou des sécheresses. Afin de mettre un terme à cette situation, le président Mao Zedong avait sollicité le peuple chinois à maîtriser le fleuve et le gouvernement avait pris les mesures nécessaires à cet effet. De nombreux travaux d'irrigation avaient été construits pour former un immense système d'ouvrages hydrauliques incluant la prévention des inondations, la construction d'un réseau d'irrigation, d'alimentation en eau et de centrales hydroélectrique.
Depuis la fin des années 1980, le contrôle de la pollution a été accentué sur le fleuve Huai. En 1994, une action de grande envergure destinée à diminuer la pollution a été lancée sous la direction du Conseil des affaires d'Etat. Rapidement£¬la Réglementation provisoire sur la prévention et le contrôle de la pollution des eaux du bassin du fleuve Huai a été promulguée. Les entreprises sources de pollution ont été ainsi soumises à des rénovations. 4 000 d'entre elles ont été fermées par le gouvernement pour n'avoir pas respecté les nouvelles normes.
En 1995, le Conseil des affaires d'Etat a publié le Projet 95 pour la prévention et le contrôle de la pollution des eaux du bassin du fleuve Huai, le premier du genre à imposer à 256 villes la mise en place de systèmes de traitement des eaux usées.
Une série de projets destinés à mettre en place un contrôle permanent de la pollution des eaux du fleuve a été mise en place, incluant l'«Action à zéro heure» de 1997, stipulant la standardisation obligatoire de l'évacuation des eaux usées des entreprises industrielles, et la «Purification des eaux du fleuve Huai» de 2000. L'usine de glutamate de monosodium Lianhua, une des principales sources de pollution de la rivière Shaying, a ainsi investi 150 millions de yuans pour construire son système de traitement des eaux résiduaires tandis qu'environ 5 000 entreprises non conformes ont été fermées dans les provinces de l'Anhui, du Shandong et du Jiangsu.
Malgré tous les efforts menés, cinq grandes inondations ont ravagé l'équilibre écologique du fleuve ces dix dernières années.

Jeune garçon jouant dans l'eau polluée.
Pollution mortelle.
Une petite papeterie sans installations efficaces de traitement des eaux usées.

Pourquoi ?
Deux raisons expliquent principalement les récentes inondations. Premièrement, les mesures de prévention et de garantie de la sécurité sont insuffisantes et les critères de retenue des crues et de drainage des eaux stagnantes ne sont pas élevés ; Deuxièmement, les eaux usées des entreprises ont été évacuées sans conformité par rapport aux normes nationales et les eaux de vidange des villes n'ont pas été traitées. Mais les causes radicales se trouvent également dans la destruction de l'écosystème et la dégradation de ses fonctions écologiques.
Les réservoirs et les barrages du fleuve Huai sont censés éviter les inondations mais ces installations n'ont fonctionné correctement que dans certains endroits et ont servi de berceau à la protection des abus locaux.
Le groupe Fengyuan, situé au pied du mont Tushan à Bangbu (ville localisée sur la rive du fleuve Huai) et spécialisé dans la production d'acide citrique à partir de jus de ma?s fermenté purifié, a drainé ses eaux en dehors des normes requises. Grâce à des technologies sophistiquées, le groupe réalise des produits d'une grande qualité à des coûts de production réduits. Mais bien que Fengyuan représente la base de l'industrie biochimique de Chine, le problème du traitement de ses eaux usées n'est pas encore réglé. Sa rentabilité économique est connue de tout le monde, mais l'évacuation de ses eaux usées reste encore un mystère.

Passage des crues à travers les vannes d'un barrage.

A quel point la pollution est–elle dangereuse ?
En 1989, 110 millions de mètres cubes d'eau polluée se sont évacués par l'écluse de Bengbu, formant un cours d'eau polluée de 60 km de long et faisant perdre à la ville de Huaiyin située en aval plus 12,5 millions de yuans.
En 1994, un accident industriel a eu lieu pendant 55 jours, contaminant plus de 300 hectares de terres agricoles et causant 170 millions de yuans de pertes.
En 2001, 144 millions de mètres cubes d'eau drainée ont formé une ceinture de pollution qui s'est étendue sur 20 km sur le cours supérieur du fleuve Huai. 800 millions de mètres cubes d'eau déjà stockée ont été amenés dans le lac Hongze pour tenter de neutraliser la pollution.
En 2002, 130 millions de mètres cubes d'eau polluée ont envahi Xuyi, empoisonnant de nombreuses terres agricoles.
La contradiction entre la protection de l'environnement et la croissance économique n'est pas unique à la Chine mais représente un phénomène existant dans tous les pays en développement et se traduisant par la pollution de l'eau et des nappes phréatiques, la contamination de l'air ou encore la désertification des sols. Face à une situation qui s'aggrave, les gouvernements locaux doivent développer d'autres stratégies de développement durable car il est devenu urgent de maintenir dès à présent l'équilibre écologique. L'échec des mesures prises pour la protection du fleuve Huai réside essentiellement dans le protectionnisme local et la recrudescence des entreprises irrespectueuses des lois qui déchargent leurs eaux usées dans le fleuve.

Inquiétudes
«Cela fait dix ans que des mesures écologiques ont été prises, mais le fleuve Huai pleure encore» déclare Wang Yushi, directeur de la station de surveillance du fleuve Huai. «Nous ne pouvons pas nous asseoir et regarder sans rien faire les désastres causés par la pollution par intérêt pour les gens qui vivent près du fleuve. Nous ne devons pas transmettre un si terrible héritage à nos fils et nos petits–fils».
Afin de pouvoir prendre les mesures adaptées, le Bureau d'Etat de la protection de l'environnement et le Bureau d'administration des ressources hydrauliques du fleuve Huai ont conjointement mis en place un réseau de contrôle de la qualité de l'eau dans les provinces du Jiangsu, du Shandong, de l'Anhui et du Henan que traverse le fleuve et ses affluents.
Pour Pan Yue, directeur adjoint et porte–parole du Bureau d'Etat de la protection de l'environnement, la Chine doit prendre conscience que le fleuve Huai est déjà pollué dans une zone où le développement économique n'en est qu'à ses balbutiements. La densité de la population et le niveau critique de la pollution rendent le contrôle de cette dernière encore plus difficile tandis que les résultats restent fragiles. Le contrôle de la pollution doit donc désormais devenir la première priorité des villes situées sur les rives du fleuve.
Jiang Yongsheng£¬directeur du Bureau de protection des ressources hydrauliques du fleuve Huai et le directeur adjoint Cheng Xushui, ont accepté de répondre aux questions des médias chinois, affirmant qu'ils étaient réellement déterminés à améliorer la situation actuelle. Pour Xia Qing, scientifique participant au plan de contrôle de la pollution du fleuve Huai, le travail devra être mené en deux étapes : limiter le déversement des polluants dans le fleuve et améliorer la qualité de l'eau, deux objectifs qui seront atteints à long terme.
Afin d'éviter le protectionnisme local, certains suggèrent la mise en place d'un organe d'autorité indépendant dans le bassin du fleuve qui se chargerait du management des ressources du fleuve ainsi que de la promulgation d'une loi spéciale à cet effet.

Un peuple habitué aux inondations.
Pollution mortelle.
Egout déversant des eaux polluées dans un affluent.

Avenir
Malgré les polémiques concernant les moyens à mettre en œuvre pour contrôler le fleuve Huai, tout est mis en œuvre pour essayer de surmonter les difficultés. Il est cependant important de replacer les efforts menés depuis dix ans dans un contexte de croissance économique et de développement social. L'économie a quadruplé depuis 1994 et l'urbanisation du bassin a augmenté de 30 à 40% mais la pollution a diminué dans le même temps de 60% et la qualité de l'eau n'a pas empiré alors que le niveau de vie des habitants s'est amélioré. Lors de la dernière catastrophe, le gouvernement chinois s'est rapidement mobilisé et la protection des peuples vivant sur les rives du fleuve Huai est devenue l'une des grandes priorités. La protection de l'environnement a figuré dans le cadre de l'examen des contributions des fonctionnaires au sein des gouvernements locaux. Le directeur ???????????????? du Bureau d'Etat de la protection de l'environnement , Wang Jirong, a insisté sur le fait que pour solutionner les problèmes de pollution, les gouvernements locaux devaient s'appuyer sur le développement scientifique, s'équiper de structures industrielles adaptées, organiser rigoureusement les activités économiques et sociales en termes d'écologie, établir un système de permis d'évacuation des eaux usées et mettre en valeur les ressources hydrauliques de façon scientifique et rationnelle. Par ailleurs, des lois doivent être mises en place pour éviter des coûts de revient élevés pour les entreprises respecteuses de la loi et des infractions réalisées en toute impunité.
Une véritable campagne est menée pour sauver le fleuve nourricier mais le chemin sera encore long.

Produits du fleuve Huai.
Abris provisoires construits en juillet 2004 lors de la dernière inondation.
Un employé de la protection de l'environnement prélève un échantillon d'eau contaminée.