2004.11

Société

Le Guangxi à l'heure de la globalisation

Texte et photographies de Brian Calvert



Le temps se déroule lentement dans la zone rurale de la Région autonome Zhuang du Guangxi, une région parsemée de montagnes aiguisées qui s'élèvent de la terre rouge comme des couteaux géants. Dans la vallée s'étendent des champs fertiles de ma?s, de riz et de canne à sucre que les peuples du Guangxi cultivent jour après jour selon la méthode traditionnelle transmise de génération en génération. Ici, les gens se déplacent principalement à pied ou sur des charrettes tirées par des buffles et, plus rarement, en trois roues, en scooters ou en mini–vans. Le temps alterne souvent entre un ciel bleu azur, où un soleil tropical chauffe de ses rayons ardents les champs et les ouvriers au travail, et d'épais nuages noirs déversant des pluies inondant les récoltes.
Les peuples du Guangxi cultivent essentiellement du riz, de la canne à sucre, du ma?s, de l'arachide et de la jute. Les agriculteurs consomment généralement le riz et les céréales tandis que l'arachide sert à confectionner des soupes ou à faire de l'huile de cuisson. La jute, qui ressemble au chanvre, est utilisée pour tisser les cordes qui servent à lier les bottes de canne à sucre. Cette dernière est le véritable gagne–pain des fermiers. Elle les éloigne de la faim, leur permet d'envoyer les enfants à l'école, d'acheter les fertilisants et les pesticides qui garantissent une récolte abondante, de remplir le réservoir des tracteurs… ;

Chen Hanpei, 55 ans, devant son champs de canne à sucre, exploite 2 hectares de terre avec sa femme, ses deux fils et ses deux filles.

Pendant des années, les fermiers du Guangxi ont vécu de la canne à sucre qui connaît pourtant aujourd'hui une véritable crise depuis l'entrée de la Chine dans l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) en 2001. Les récentes importations de canne à sucre sur le marché chinois, à des prix défiants toute concurrence, ont fait chuter les cours des récoltes du Guangxi. Les villageois ont ainsi dû se rendre en ville pour chercher du travail, laissant les femmes veiller aux champs et élever les enfants. Les écoliers ont quitté l'école et la chute des prix a réduit le budget familial en particulier pour les frais médicaux.
Nanning, la capitale du Guangxi, représente la nouvelle Chine. Environ 3 millions de personnes résident dans cette cité tentaculaire qui vit au rythme des téléphones cellulaires, des grandes marques, des parcs publiques, des lumières des néons et des boîtes de nuit déversant du hip–hop américain et servant du Jack Daniel et de la Budweiser.
A 70 km de là, se trouve la ville de Fusui, siège du district du même nom. A 2 km au nord de la ville, après avoir passé l'usine abandonnée MSG, se trouve le village de Balian qui ressemble à un petit hameau de maisons séparées par des hectares de canne à sucre. Dans ces petits îlots de verdure, les marques luxueuses et les téléphones mobiles ne signifient rien. C'est ici un art de vivre que la Chine a laissé derrière elle en entrant dans l'ère de la modernité. Le pays s'est ouvert au capitalisme, se laissant envahir par un flot d'investissements et laissant apparaître une nouvelle réalité. L'entrée de la Chine dans la globalisation a certes offert aux consommateurs l'opportunité d'une vie meilleure et aux citadins, celle de trouver de meilleurs emplois mais de nombreux problèmes sont apparus. C'est précisément dans les régions reculées que la force motrice de la modernisation est mise à une rude épreuve. La globalisation est un courant irrésistible et les dirigeants de la Chine sont en train de réorganiser la structure économique afin d'obéir aux lois dictées par l'OMC. Dans un tel contexte, les fermiers du district de Fusui sont de bons baromètres pour voir comment la Chine arrive à gérer la situation et quels sont les efforts à mener à l'avenir.

Li Da Jing, âgé de 43 ans, fermier Zhuang de canne à sucre, et sa famille à l'heure du repas. Pour augmenter ses revenus, il vend du tofu fait maison à ses voisins.
La ville de Fusui se trouve à 70 km de Nanning, la capitale du Guangxi, mais il semble qu'elle est plus éloignée encore du monde moderne.

Un monde à part
Le Guangxi est la premier producteur de canne à sucre de Chine avec une production annuelle de 4 millions de tonnes de sucre, soit 7 millions de tonnes de canne à sucre brute par an. Avant l'entrée de la Chine dans l'OMC, le prix d'une tonne de canne à sucre brute s'élevait à 250 yuans puis est passée à 190 yuans entre 2002 et 2003 et 170 yuans entre 2003 et 2004. L'année prochaine, ce même prix devrait atteindre 160 yuans par tonne. Selon un rapport récemment publié par la Commission d'Etat pour les affaires des nationalités, cette chute des prix a entraîné une perte annuelle de 350 yuans pour chaque agriculteur, dont le revenu annuel n'est que de 2 000 yuans en générale.
Chen Hanpei est un fermier Han de 55 ans qui vit avec sa femme, ses deux filles et ses deux fils. Il possède vingt poulets, un cochon, un chien et un chat, un buffle ainsi que 2 hectares de terre dont 80% de canne à sucre.
Ces dernières années, les prix ont suffisamment baissé pour que Chen s'inquiète de savoir s'il aura assez d'argent l'année suivante pour acheter des engrais ou louer un tracteur pour préparer les champs. Chen et sa famille habitent ici depuis des générations et sa fille, Chen Yongxian, explique qu'il n'y a pas de solution au problème. «Partir en ville ? Pour quoi faire ? »
Chen Hanpei vit dans un petit hameau de maisons aux briques rouges qui abrite environ 45 familles. En 1990, un pont a été construit pour relier le village à la route pavée qui relie Fusui et Changping. «Depuis, notre vie a beaucoup changé» explique Chen Yongjian, âgé de 30 ans et chef adjoint du village. «Le gouvernement nous aide à améliorer certaines choses comme l'irrigation des champs, la construction des routes et d'un terrains de basket–ball pour les écoles».
Ils étaient au courant des changements qu'apporterait l'OMC et la plupart des villageois savent depuis 1992 qu'il leur faudrait faire des réajustements. «Aujourd'hui nous ne voyons pas de bénéfices directs de l'entrée de la Chine sur le marché international et ne percevons que les effets négatifs. Nous devons attendre pour voir ce que va nous apporter l'OMC dans le futur ».

Les villages des fermiers exploitant la canne à sucre sont situés à environ 6 km des villes et des marchés. Les moto–taxi sont pratiques pour se rendre en ville.

De retour à Beijing
Le potentiel des bénéfices à long terme pour la Chine après l'entrée dans l'OMC est considérable. L'importance du marché va apporter davantage d'investissements étrangers et pousser en avant l'économie du pays tandis que les producteurs chinois ont accès au marché international. Mais la restructuration des secteurs industriels signifie que de nombreux ouvriers d'usine en faillite se retrouvent sans emploi. Un problème d'autant plus difficile à gérer qu'avant l'OMC, la Chine devait déjà faire face à une forte migration de sa population rurale. En 2000, on a estimé à 100 millions le nombre de ruraux ayant immigré vers les villes à la recherche d'un emploi. Là–bas, ils se retrouvent en concurrence avec les licenciés des entreprises d'Etat.
Les analystes s'intéressent aujourd'hui de plus en plus aux régions comme le Guangxi.
«Sans législation prioritaire et sans programme d'intervention, les minorités ethniques et plus particulièrement les femmes vont être aussi confrontées à de sérieux problèmes » estime la Commission d'Etat pour les affaires des nationalités dans son rapport au gouvernement. «Or cela n'est pas en harmonie avec le développement continu de la société chinoise, nuit à la grande union de nos nationalités et compromet la sécurité frontalière. »
Pour Zuo Ting, économiste à l'Université d'agronomie de Chine, l'OMC n'a pas encore eu pour le moment de véritable impact. Elle a touché les producteurs de laine, de soja, de coton et de canne à sucre et a exacerbé des problèmes déjà existants, en creusant notamment le fossé entre pauvres et riches.
«La question fondamentale est le fossé entre les zones urbaine et rurale et l'entrée de la Chine dans le marché international peut accroître ces problèmes».
En dehors de régions comme le Guangxi, où l'agriculture est le gagne–pain de la majorité de la population, l'OMC n'a eu que de faibles conséquences.
«Les peuples des minorités ethniques ne connaissent pas l'OMC» explique Li Xiaoyun, professeur à l'Université d'agronomie de Chine qui a dirigé les études des affaires ethniques. «Ils ne connaissent pas les raisons des pertes économiques dont ils sont victimes. Ce qu'ils savent juste, c'est qu'ils doivent travailler davantage et passer plus de temps encore dans les champs. Et tandis qu'ils attendent des conséquences positives de cette entrée dans l'OMC, ils sont incapables de trouver de meilleurs emplois jusqu'à ce que davantage de ressources soit disponibles. »
Lors d'une discussion sur le rapport de la Commission d'Etat pour les affaires des nationalités, en juin 2004, Andres Liebenthal, directeur du département de l'environnement et du développement social de la Banque mondiale a expliqué que si l'entrée dans l'OMC est globalement bonne pour la Chine, cette stratégie a forcément produit des gagnants et des perdants».
Aujourd'hui, le challenge de la Chine est donc de trouver un moyen de redistribuer les gains engendrés par l'OMC en faveur des perdants.

Dans le Guangxi, le travail est dicté par la météo. Les jours de pluie, les paysans restent chez eux à moins qu'une urgence ne les contraigne à sortir dehors.
Bien que le développement ait atteint le Guangxi, et plus spécialement sa capitale, Nanning, les vieilles traditions survivent encore dans les endroits plus reculés. La charrette tirée par un buffle reste un moyen de transport toujours populaire pour se rendre d'un village à un autre.