2005.03

Société

Le village d'artistes

Texte de Lu Anqi et Liu Guangcai
Photographies de Hua Lang



Pour les peintres du village, la voie du succès n'est pas aussi facile et romantique qu'une route de campagne.

C'était déjà presque le crépuscule quand Yan Yu se réveilla de sa sieste. Après avoir enfilé un manteau, lui et Big Black, le meilleur chien du village, ont entamé une courte marche le long de la route de campagne bordée des deux côtés par d'imposants peupliers. Durant sa promenade, une habitude quotidienne qu'il a gardée pendant plus de dix ans, le peintre pourrait aisément être pris pour un des paysans de son village.
D'habitude, après avoir dîner avec sa famille, Yan se rend à son studio et travaille jusqu'à ce qu'il soit trop fatigué pour continuer. Quand il ouvre les yeux le lendemain matin, sa première pensée est d'amener son fils à l'heure au jardin d'enfant. Plus tard dans la journée, lorsqu'il ne travaille pas, il met de l'ordre dans la maison et rend visite à des amis.
Yan est l'un des nombreux peintres professionnels qui ont choisi de vivre dans un des villages proches de Songzhuang, une petite ville rustique de la banlieue Est de Beijing. Malgré sa proximité du centre de la capitale, 30 minutes de route seulement, l'endroit est entouré de coteaux, de rivières et surplombé d'un ciel clair étoilé.
Depuis 1994, date à laquelle un premier peintre a acheté une ferme abandonnée et s'est installé, la zone a attiré d'autres jeunes artistes inconnus. Ils sont passionnés par l'art, cherchent à atteindre le succès mais doivent d'abord s'assurer une source stable de revenus.
Depuis le commencement, la plupart des habitants du village sont des peintres d'avant–garde. Actuellement, la zone regroupe l'une des plus grosses communautés artistiques de Chine, des peintres de toutes les tendances, de l'avant–garde jusqu'aux styles académiques. Des sculpteurs et des photographes s'y sont aussi établis.

En vous promenant dans la cour d'un peintre, vous pouvez vous retrouver soudainement au milieu d'une installation.
Chaque peintre de Songzhuang s'enorgueillie d'un studio spacieux.

La plupart des peintres maîtrisent les techniques de base et nombreux sont ceux qui sont allés à l'université. Certains disposaient d'un travail stable avant de venir s'installer au village.
Yan y a acheté une ferme à cour carrée en 1994, s'y est installé et y vit heureux depuis.
«A Songzhuang, chacun se trouve face à l'autre», explique Yan. «Personne ne se sent inférieur ou supérieur. Votre travail parle pour vous, pas les autorités». Exprimant sa satisfaction de vivre dans un village d'artistes, il ajoute : «Ici, je peux échanger mes points de vue avec mes camarades peintres et nous pouvons explorer ensemble l'art moderne et expérimental et ainsi acquérir un sentiment d'appartenance impossible à obtenir sinon».
Vivre dans son logement spacieux de Songzhuang le protège du tourbillon d'activité de la vie urbaine et lui permet de cultiver son tempérament doux. Le mode de vie qu'il a choisi lui permet d'avoir plus de temps libre pour profiter de la vie. Il se sent en confiance dans ce lieu paisible et peut dorénavant se concentrer plus efficacement sur sa peinture.
«C'est une vraie joie que de vivre parmi des amis qui partagent les mêmes visions, qui peuvent se rassembler au moindre coup de sifflet» dit Yan.
Pour Da Long, qui est arrivé à Songzhuang il y a trois ans pour gagner sa vie et réaliser ses envies artistiques, la vie dans le village n'est pas aussi pratique qu'en ville mais elle le libère des pressions de la vie urbaine. A Songzhuang, il a fait l'expérience d'un style de vie qui a disparu dans les villes et ses souvenirs d'enfance sont revenus.
D'un côté pratique, Da Long estime que quand les artistes se réunissent, il y a des économies d'échelle pour le marketing et la promotion et, qu'en conséquence, plus d'opportunités se présentent. Son espoir est d'atteindre ses objectifs artistiques tout en poursuivant son rêve d'enfant.
En plus de l'emplacement géographique et de l'atmosphère unique, c'est souvent le bas coût de la vie qui attire les peintres ici. Une maison spacieuse à Songzhuang peut être louée pour 100 yuans par mois ce qui convient aux peintres souhaitant disposer d'un revenu stable et attire les peintres qui veulent s'installer au sein d'une communauté artistique.
Après plusieurs années de dur travail, quelques chanceux parmi ces artistes villageois sont devenus célèbres en Chine et à l'international. Ils sont invités dans des événements artistiques internationaux comme la Biennale de Venise et leurs travaux sont achetés par des collectionneurs étrangers. Certains possèdent villas et voitures, d'autres ont gagné une certaine influence ou ont vendu toutes leurs pièces. Pourtant même ceux qui ont le plus de succès restent loin de la richesse et la majorité des peintres du village restent inconnus et mènent une vie simple.

Durant leur temps libre, les artistes jouent souvent aux cartes ou font des repas ensemble. Un poulet rôti est servi en forme de sculpture.
Les salons du village sont meublés et décorés suivant le goût des propriétaires.

Cet anonymat leur amène souvent une certaine satisfaction de ce qu'ils ont accompli plutôt que de la gêne. Ils ont acheté les maisons abandonnées ou de vieilles écoles pour en faire leur maison. Ils ont dessiné eux–mêmes ces logements, sont allés chercher des pierres le long des rivières et les ont posées une par une avec l'aide des paysans.
En entrant à Songzhuang, vous trouverez que les maisons à cour carrée sont aménagées différemment suivant le style et goût de chaque artiste. Ici et là, on trouve une cuve réparée avec art, des lampes–tempêtes au–dessous du toit, une balançoire emmêlée dans du liseron et du chèvrefeuille, des barrières en bambou et des tonnelles d'où pendent de nombreuses calebasses. Un étang de lotus, un pont en arche, des fleurs et plantes pouvant pousser librement, tout révèle l'originalité et le sens esthétique du propriétaire de la cour. Les salons sont décorés avec des tables carrées démodées, petites et grandes, cheminées, pianos, porcelaines, bibelots et sculptures sur pierre. Ces maisons ont l'air de sortir d'un film mais sont pourtant réelles. Presque tous les peintres ici ont de larges studios qui les aident à garder l'esprit ouvert.

Fumer a toujours été un thème important du travail du peintre Yan Yu.

Pour les peintres du village, l'environnement campagnard paisible et isolé les rend non seulement plus proches de la nature mais leur donne également une indépendance et une distance intellectuelle qu'ils estiment nécessaires pour ne pas être distraits de la pratique de leur art.
Le peintre Yan Yu vit dans une grande maison mise en valeur par une cour spacieuse. D'après lui, sa famille est satisfaite de sa vie. Ils peuvent profiter du bon air et de légumes frais sans être coupés de la vie urbaine. Ils expérimentent le plaisir d'être proches de la terre, proche des plantes et des animaux, ce qu'ils voient comme de la poésie.
Pour beaucoup des artistes du village, rien n'est plus important qu'une vie stable, tranquille et sans limite. Ils vivent comme ils l'aiment parmi leurs amis.
Au printemps, ils plantent des arbres et des fleurs et mettent de l'ordre dans leurs cours. L'été, ils vont souvent nager et faire des grillades près de la rivière ou encore jouer au volley. En automne, ils partagent avec leurs amis les fruits du jardin. Enfin en hiver, ils partagent un verre autour du feu ou se réchauffent ensemble au soleil.
Leurs travaux, qui n'obéissent à aucun schéma particulier, sont par nature même, différents des créations académiques.
Da Long a créé de nombreuses installations. Son travail reflète le conflit entre la culture chinoise et la culture occidentale. Dans un de ses travaux, joueurs d'échecs internationaux et d'échecs chinois se font face sur le plateau de jeu. Il utilise une chaise à trois pieds pour représenter le déséquilibre de l'univers. Il a installé un violon dans une silhouette de femme sous les traits d'un erhu (un instrument à deux cordes) sur une plate–forme à motifs de qi pao (traditionnelle robe près du corps fendue avec une encolure haute). Ces installations ne se sont pas bien vendues à cause des difficultés de transport mais Da Long a toujours confiance en son travail. Il a construit sa propre maison et prévoit de rester au village.
Pendant des années Yan Yu a représenté un fumeur, cigarette à la bouche. Le fumeur paraît content, enveloppé dans sa pâle fumée, sans faire attention au monde. Il est difficile de savoir ce que Yan veut montrer. Est–ce une satisfaction muette ou un certain cynisme ? Mais il n'y a pas de cynisme dans la vie de Yan. Sa femme a un revenu stable et Yan vend souvent ses peintures. Alors pour eux, la vie au village est plutôt satisfaisante.
Yan Yu et Da Long ne peuvent pas deviner combien de temps il leur faudra pour arriver au succès mais ils savent qu'ils en sont sur le chemin. Pour tous les artistes du village, le plus important est d'apprécier la vie selon leurs propres critères tout en continuant individuellement leur pèlerinage artistique.