2005.04

Les étrangers en Chine

Des pierres solides, une neige moelleuse — coup d'œil sur une Chine changeante

Texte et photographies de Lowell Bennett



Perspective occidentale — Observations et commentaires de Lowell Bennett :
Quelques heures de balades dans Beijing ne suffisent pas à un occidental pour apprendre des choses sur la culture chinoise, mais permettent en revanche de se familiariser un peu avec la vie quotidienne et de ressentir de nombreuses émotions. D'imposantes structures gouvernementales et idéologiques, des jardins délicats, d'anciens palais, des centres commerciaux animés, des districts éclairés comme des nightclubs, pléthore d'étudiants, d'honnêtes chauffeurs de taxi et de patrons de bar amicaux, les images viennent trop facilement pêle–mêle pour parler de cette nation. Au cours de sa longue histoire, la Chine a été conduite par des affaires d'état, de de géopolitique et d'économie représentant les briques de la fondation d'une nation moderne.
Mais peut–être que la vraie grandeur de ce pays est faite de tout autre chose : les éléments fondamentaux d'une grande civilisation conçue pas à pas par l'ensemble de son peuple. Tous sont des acteurs de cette société qui s'appuie sur le passé, lutte avec son présent et regarde vers l'avant, tout en supportant le poids de sa culture.
Aujourd'hui la Chine est entrée dans une nouvelle ère très différente de ce qu'elle a pu connaître à travers sa longue histoire. Tandis que le gouvernement étend les horizons de la nation, que les citoyens courent après la prospérité, que l'industrie s'est emparée des territoires du commerce global, que les dirigeants s'efforce de maintenir la paix dans le pays et dans le monde — on dirait que l'on peut trouver un peu de gaieté au lac Houhai…L.B.

Gardes en patrouille sur la place Tian'anmen.
Cité interdite.

Je suis arrivé en Chine au milieu de l'hiver, en bénéficiant de la désignation officielle plus que généreuse d'expert étranger ainsi qu'un contrat pour travailler en tant que correcteur dans cette vénérable publication quinquagénaire qu'est China Pictorial. L'économie qui se développe chaque jour davantage, les plats fumants, les Pékinois enthousiastes…, tout contrastait vraiment avec la première impression que j'avais de la Chine. Mais la première chose dont je veux cependant parler est le froid glacial qui venait cisailler mes oreilles roses de Californien.
Trois semaines après mon arrivée, le pays bénéficiait d'une semaine de vacances, le bureau était fermé, une neige digne de cartes postales tombait doucement sur la ville et j'évitais autant que possible de sortir dehors pour affronter le froid. Mais, après avoir abandonné les quelques excuses que je me donnais, je sortis ma veste, pris mon sac à dos et mis le nez dehors à la découverte de la remarquable ville de Beijing.

La place Tian'anmen
A 15 heures environ, je sautais d'un taxi et je réalisais que je me trouvais au centre de Beijing et centre politique absolu de toute la Chine. La place Tian'anmen peut apparaître rude, résolue et austère. L'impression de se tenir là pour de bon était d'autant plus palpable compte–tenu des conditions climatiques. La neige avait tenu au sol la nuit précédente et des flocons continuaient leur course folle. Le jour était froid et gris comme le granit. Sur cette grande esplanade aux dalles lisses, où la visibilité était limitée à ce qui se trouvait juste devant moi, je me trouvais plongé dans le silence du brouillard, le froid de l'hiver et encerclé par les dalles de la place.
A quelques pas, en face de la place, se trouvent des édifices imposants : le Palais du peuple, le Musée national de Chine et le Mémorial de Mao Zedong. Je me sentais dominé par ces grands buildings gouvernementaux, remplis de culture, d'histoire et de grands hommes. Cet endroit est témoin des choix historiques, des décisions qui influent sur le destin du peuple et des changements des forces de notre planète. C'est également d'ici que le pays est poussé en avant.
Les gardes de la place Tian'anmen restent immobiles pendant des heures en plein air comme s'ils représentent la détermination et la résiliation d'un pays et de ses citoyens. Les jeunes sentinelles patrouillent et gardent le monument sur lequel qui garde les empreintes de la guerre, la révolution et le sacrifice. À certains endroits, les gardes d'honneurs sont rigides, concentrés, imperturbables dans l'adversité du froid, du vent et de la neige. Debout devant les drapeaux d'une autre nation et les imposantes constructions nationales, j'ai perçu une force étrange émanant de la place Tian'anmen.
Note : Construite en 1651, la place Tian'anmen a été élargie de six fois sa taille originelle. Plus grande place actuelle du monde, elle s'étend sur plus de 440 000 m2. Le bâtiment central de la place est le Monument aux héros du peuple. Les dalles sont numérotées pour faciliter le rassemblement des parades.

Une ruelle dans le quartier du lac de Houhai.
Une rue très calme du quartier de Donghuamen dans le centre–ville de Beijing.

Le parc Zhongshan
En retraite de la place Tian'anmen et après avoir emprunté l'un des tunnels qui traverse la large avenue Chang'an, j'atteins un monde très différent. La tranquillité du parc Zhongshan offre un aperçu de la douceur de la Chine. Couverts d'un tapis moelleux de neige blanche, le jardin et ses pavillons sont surplombés par les murs et les tours d'angle de la Cité interdite. Dans cet environnement si calme, les éléments naturels et les bâtiments ne peuvent cacher leurs atours. Ce domaine ne laisse pas de place à l'ostentation ou à la force. Les chemins enneigés conduisent à des coins abrités. Un kiosque est comme replié dans son petit monde gelé, indépendant, inoffensif, intelligent de design, sans besoin de murs ou de créneaux. Ici, un jeune enfant, futur empereur, a sans doute grimpé à tel ou tel cyprès. Puis, des années plus tard, homme puissant de par son sang, son armée et son pays, il a dû regarder, souriant, son propre fils grimper à son tour sur le même arbre. L'ancien cyprès se souvient peut être d'avoir tendu ses bras à quelques enfants. Mais dans le froid glacial, de cet après–midi, les arbres semblent indifférents à l'étranger dans le brouillard. Derrière eux, les plantes attendent elles aussi impatiemment l'arrivée du printemps.
Note : Durant la dynastie Liao (916 — 1125), l'actuel parc Zhongshan était le site de Xingguosi (Temple de la renaissance nationale), où les empereurs célébraient les dieux de la terre et priaient pour obtenir de bonnes récoltes. Etendu sur 240 000 m2, le parc a été reconstruit en 1914 tel qu'il était en 1420. En 1928, le site a été renommé Zhongshan, à la mémoire du docteur Sun Yat–sen (également connu en Chine comme Sun Zhongshan), considéré comme le fondateur de la République de Chine.

Elégance décontractée au parc Zhongshan.
En attendant le printemps au parc Zhongshan.

La Cité interdite — le Palais impérial
En faisant quelques pas vers l'est du parc de Zhongshan, on se retrouve devant les murs épais et les tours d'angle de la Cité interdite. Après en avoir franchi la porte, on se retrouve dans une formidable forteresse entourée de vastes palais d'une extraordinaire beauté et à l'histoire remarquable. Le palais impérial des dynasties Ming et Qing est plus connu des occidentaux sous le nom de Cité interdite. C'est en 1401, que Zhu Di, second empereur de la dynastie Ming en a ordonné la construction. Achevé en 1421, l'édifice comprenant 9 000 chambres était sans doute le lieu de vie et de travail le plus incroyable de tous les temps. 24 empereurs y ont vécu et gouverné les affaires de l'Etat. C'était autrefois le domaine privé des empereurs, des intendants, des concubines, des garnisons et des gardes d'honneur. Les soldats continuent de veiller sur la vieille cité mais les intrus ne sont aujourd'hui que de placides étrangers et des citoyens intrigués armés de leur téléphone portable et de leur caméra digitale. Il y a 600 ans, sous l'œil attentif des gardes du palais, les enfants de la lignée impériale couraient dans ses avenues et dans ses cours, riant aux éclats tandis qu'ils se lançaient leurs boules de neige. Que faisaient alors mes ancêtres ? Lorsque la famille impériale chinoise a emménagé pour la première fois dans son somptueux palais, l'Europe venait de sortir du Moyen–Âge et Christophe Colomb n'avait pas encore traversé l'Atlantique et découvert son Nouveau Monde.
Note : Le Palais impérial ou Cité Interdite, avec 50 000 m2 de surface bâtie, occupe plus de 720 000 m2 dans le centre de Beijing. Le dernier empereur à en avoir occupé les lieux était Pu Yi qui a abdiqué le 12 février 1912 à l'âge de 6 ans. Dans les années qui avaient précédé, la dynastie Qing s'était affaiblie et les affaires nationales chinoises étaient soumises au dictat mercenaire des puissances occidentales. Ainsi, le climat était propice à la révolution et à la fin du régime impérial.
Le quartier de Donghuamen
En sortant du palais par la porte Wumen, en marchant un kilomètre le long du canal gelé, je suis arrivé dans un quartier de petites boutiques et de ruelles résidentielles. Surprenant, de se retrouver dans le centre d'une métropole internationale et de pouvoir se promener dans une ruelle silencieuse bordée de part et d'autres d'arbres. En raison du brouillard, il était étrange de ne voir personne venir, de ne sentir aucune animation, un silence presque total. Un homme à vélo, âgé de la cinquantaine, bravait les éléments, pour rentrer au chaud dans sa maisonnette enveloppée par la brume. La tranquillité de ce paysage ressemblait à une de ses vieilles scènes de campagne au petit matin. Pourtant, quelques pâtés de maison plus loin, après avoir continué jusqu'à l'intersection suivante, je me retrouvais à nouveau à Beijing.
La zone commerciale de Donghuamen est comme ses villes en plein essor, avec leurs buildings de bureaux imposants, leurs centres commerciaux animés, leurs restaurants innombrables, leurs boulevards animés par une circulation intense et les piétons qui, très calmes, et comme méprisant la mort, arrivent malgré tout à se frayer un passage. Comme beaucoup d'autres, voire presque tous les occidentaux, ma première impression en marchant dans les rues de la ville a été très marquée par ce mélange déconcertant de véhicules, de bicyclettes et de piétons. S'arrêter ou même ralentir pour laisser les piétons est une règle à laquelle se plient rarement les conducteurs. Tirant profit de leur nombre ou d'un moment opportun, les cyclistes leur laissent la possibilité de se frayer un chemin. Tout cela semble bizarrement fonctionner ainsi. Les conducteurs conduisent bien, les piétons esquivent les voitures avec agilité et le trafic paraît ainsi le plus naturel et le plus fluide du monde sur une rue nouvellement goudronnée. Mais pour les occidentaux moins familiers de Beijing, et peut–être ceux accoutumés aux boulevards moins animés comme ceux de Sarasota, de Floride ou de New–York, il est conseillé d'attendre de traverser avec les locaux plutôt que de prendre des risques.

Le marché nocturne de Donghuamen dans la zone commerciale de Wangfujing.
La zone commerciale de Wangfujing
Je suis ainsi arrivé dans le marché nocturne en plein air de Donghuamen. Si je devais acheter une nouvelle veste et mourais d'une faim de loup, je pouvais satisfaire dans cette rue mes deux nécessités, en cinq minutes et en quelques pas seulement. On peut entrer d'abord dans une boutique de vêtements et puis en sortir pour manger, déguster des brochettes de moutons tout en sirotant du jus de jujube. En continuant plus loin, je me retrouvais au Xin Dong An Plaza situé au nord de la rue commerciale de Wangfujing. L'endroit est essentiellement fréquenté par les étrangers. Là se trouvent de nombreuses boutiques ciblant les acheteurs occidentaux. Je décidais donc de quitter cet endroit.
Après 1,5 km, tandis que je traversais une rue sans fin de magasins très tendance, de coiffeurs à la mode, de boutiques de musique et de bistros, j'entendis deux voix féminines venant de derrière moi et me saluant d'un chaleureux Hello. Récemment diplômées d'université, les deux jeunes femmes étaient anxieuses de parler anglais. Après quelques plaisanteries, j'étais invité à boire du thé. J'expliquais qu'il était plutôt l'heure de boire un cocktail et étais prêt à refuser. Je me suis alors rapidement souvenu que le cocktail du soir n'était pas une pratique courante en Chine. Je sortis mon plan de Beijing et voulais leur demandais quelle était la meilleure route pour se rendre à Houhai. Cette question les a probablement froissées. Avant de se quitter, elles m'ont brutalement conseillé d'y aller en taxi. J'ai accepté leur conseil.
Note : Le marché nocturne de Donghuamen, près de l'hôtel Palace, est pour les occidentaux, l'endroit idéal où déguster des en–cas traditionnels chinois tels que la soupe de thé (chatang), les brochettes de mouton (yangrou chuan) et les gâteaux de riz glutineux (zhagao).
Le lac Houhai
La nuit était tombée sur les ruelles tortueuses couvertes de neige qui semblaient comme surréalistes et sorties d'un autre temps. A peine éclairées par des lanternes rouges, les façades restaient dans l'ombre, trahie par la lumière des intérieurs qui s'échappaient des portes — ressemblant à mon idée préconçue d'Américain du vieux Shanghai. Ce spectacle de nuit est fascinant. Au bout de la rue, la scène ressemblait à un paysage suisse. Une myriade de boutiques, de cafés et de clubs sont serrés, desquels jaillissent les lumières douces. A l'extérieur les néons lumineux et les vibrations de la musique habillaient la ruelle, la promenade et le lac gelé. Certains bars semblaient relativement tranquilles tandis que d'autres crachaient leur tube de house favoris.
En parcourant quelques mètres, j'eus droit successivement à du jazz, de la pop américaine, de la techno, de la musique des années 80, du rock trash européen ainsi que de la musique classique. J'avais déjà fait plusieurs kilomètres dans la neige et le froid et étais sur le point de terminer ma petite expédition. Je traversais un petit pont qui surplombe le lac quand mon oreille fut attirée par Take five de Dave Brubeck. L'établissement était chaleureux, récent, bien décoré, élégamment éclairé et les propriétaires sympathiques. J'y dégustais donc un délicieux Martini, sans trop de vermouth, en très bonne compagnie. Si j'étais allé prendre du thé, je n'aurais pu me réjouir dans ce bar…
Note : Le quartier de Houhai (Lac arrière) comprend 70 petits bars ainsi que plusieurs nightclubs et restaurants donnant sur le lac. Quand les conditions le permettent, il est possible de faire du patin à glace sur la surface gelée du lac.