2001.11
Cinq mille ans de civilisation


 

Pèlerinage à Shaolin, temple des arts martiaux chinois

Texte et photos : Alexis Vannier



 

 

    Dans la famille Nie, on est maître de wushu de père en fils. Le père justement, a commencé à sept ans pour tenter de fortifier une constitution trop faible. Il est aujourd’hui professeur dans une école de wushu pour filles, une des rares à Shaolin. Son fils, huit ans, a commencé il y a moins d’un ans le tajichuan et taijijian. Il vient pourtant déjà de remporter un prix d’honneur au festival de Wushu de Shaolin à Zhengzhou, capitale de la province du Henan. Et avec son père, il r¦ve déjà à haute voix des Jeux Olympiques de 2008 à Beijing et de la possible reconnaissance des arts martiaux chinois comme sport olympique. Nie Kejiu est un enfant parmi les dizaines de milliers d’autres, chinois mais aussi venus du monde entier, à suivre le dure apprentissage du wushu à Shaolin.
    Shaolin, temple bouddhiste mais aussi et surtout berceau des arts martiaux chinois, fondé il y a plus de 15 siècles sous la dynastie des Wei du Nord. Passé la porte surmontée d’une calligraphie du grand empereur Qianlong lui-m¦me (dynastie des Qing), on suit une allée bordée de cèdres millénaires. Dans les troncs, des trous, impacts dans l’écorce, nous dit-on, des doigts des moines-combattants à l’entraînement… Dubitatif, j’essaie discrètement lorsque le reste du groupe s’est déjà éloigné. Je me suis fait mal mais le vieil arbre reste imperturbable. La main endolorie, je continue ma visite…
    Un peu plus loin, le pavillon dit de la neige rouge, là oè le dénommé Huike, le second fondateur de la secte bouddhique Chan se tint debout dans la neige et s’amputa lui-m¦me d’un bras pour marquer sa dévotion : cette fois, je crois la guide sur parole et je n’essaie plus d’imiter personne…
    Tout en haut du temple, adossé aux monts Songshan, le « gymnase î, salle d’entraînement, dont le sol dallé a été défoncé par les générations de moines qui se sont succédés ici. En redescendant, on entend un drôle de bruit, une sorte de tac tac tac provenant d’une arrière cours. Je m’approche. Derrière un mur rouge, sur une esplanade pavée, deux moines s’entraînent au maniement du bâton. Comme leurs prédécesseurs depuis 15 siècles. Ici, le temps semble suspendu.
    Aujourd’hui pourtant, l’essentiel de l’enseignement du wushu ne se fait plus dans le temple mais dans la centaine d’écoles … une trentaine seulement sont reconnues officiellement … qui ont essaimé autour du temple. C’est là que des dizaines milliers d’enfants (l’établissement le plus important compte à lui seul quelque 8 000 élèves !) viennent se frotter avec le mythe et se construire un corps et un mental d’acier dans ces dures écoles de la vie : lever avant l’aube, cours de culture le matin, entraînement tous les après-midis… Les conditions de vie sont spartiates : le wushu est aussi un apprentissage de l’abnégation et de la douleur.
    Le long de la route qui nous mène à Shaolin, exceptionnellement ce jour-là, la trentaine d’écoles reconnues organisent une démonstration. Le spectacle est à couper le souffle : sur plusieurs kilomètres, des centaines de gamins, les muscles tendus, des gouttes de sueurs perlant sur leur front, manient des épées de fer blanc, font des sauts périlleux à m¦me le macadam, chassent en poussant un cri de guerre un ennemi invisible. La souffrance peut se lire sur leur visage. Mais le regard est inébranlable et rempli de la fierté de ceux qui savent que désormais, ils ne sont plus des enfants comme les autres, mais des élèves de Shaolin.