2001-9

Peuple chinois


 

La petite graine qui a changé le monde

Texte : Zhao Jun

Photos : Zhang Yanqi et Wang Jingmin




Dans son ouvrage réputé « Vers un monde d’abondance », un célèbre économiste agricole a écrit : « Yuan Longping a fait gagner un temps précieux à la Chine. L’augmentation de la production céréalière qu’il a permis a eu pour effet d’abaisser le taux de croissance de la population. Ses succès en agronomie ont éloigné la menace de famine et il nous conduit vers un monde d’abondance ».

    Dans une publicité destinée à sensibiliser le public, Yuan Longping explique : « S’il n’a rien mangé pendant deux repas, le champion du monde ou le roi de boxe se réduit à un bon à rien. » Avec un langage humoristique, il a révélé cette vérité simple qui veut que la nourriture soit le premier besoin de l’être humain. Dans les régions productrices de riz du Sud de la Chine, un nouvelle formule populaire est largement répandue prétendant que pour avoir de quoi manger, il faut compter sur Deng Xiaoping (système de responsabilité à rémunération forfaitaire au niveau des foyers paysans) et Yuan Longping (riz hybride). Certains riziculteurs respectent tellement Yuan Longping qu’ils le considèrent comme le Shen Nong (empereur légendaire qui passe pour avoir enseigné l’agriculture à la Chine primitive) de notre époque.

    En Chine, les deux tiers de la population mangent du riz comme nourriture de base et 60% des riz que nous consommons quotidiennement sont des riz hybrides développés par Yuan Longping et ses collègues.

    Selon des statistiques, de 1976 à 1999, 2,33 milliards d’hectares de rizières ont été ensemencés de riz hybride et la production de rizon (riz non décortiqué) a accusé une augmentation de 300 millions de tonnes, ce qui a permis de nourrir plus de 40 millions de personnes supplémentaires.

    A la fin de l’an dernier, la première phase des travaux de recherche en vue de résoudre les problèmes clés concernant le super-riz hybride menés par un groupe d’agronomes dirigé par Yuan Longping a été couronnée de succès. Ainsi, si au début du XXIe siècle, on remplace les riz hybrides ordinaires cultivés actuellement par ce super-riz hybride sur les 15,3 millions ha actuellement consacrés à la culture du riz hybride ordinaire et que l’augmentation des rendements est de 1,5 à 2 t à l’hectare, la production de rizon augmentera de 23 à 34,5 millions de tonnes par an, mettant 60 à 80 millions de personnes supplémentaires à l’abri de la faim.

    Face à ces chiffres impressionnants, on peut vraiment dire qu’avec une simple graine, Yuan Longping est capable de changer le monde où nous vivons.

    L’apparition des riz hybrides a représenté un défi aux idées re’ues. Dans les années 1960, Yuan Longping a commencé ses recherches sur le riz hybride à l’école agronomique d’Anjiang dans le Hunan. A cette époque, selon les théories de l’hybridation asexuée admises par Ivan Mitchourine et Trofim Lyssenko et les points de vue communs aux agronomes de divers pays, le riz étant une plante autogame et n’ayant pas d’hétérosis, toute expérimentation semblait vaine.

    Mais Yuan Longping n’était pas d’accord. Au printemps 1966, après avoir étudié de fa’on approfondie un plant de riz naturellement hybridé poussant à merveille qu’il avait trouvé dans un champ, il a écrit un essai intitulé « La stérilité móle du riz » qui a eu un grand retentissement dans le monde. Dans cet article, il a expliqué qu’on pourrait cultiver des riz hybrides en exploitant la stérilité móle de cette plante.

    En 1970, son assistant a trouvé un nouveau plant de riz stérile móle sur l’île de Hainan, ce qui lui a permis d’entreprendre des travaux d’expérimentation.

 

 

 

 

    En 1973, Yuan Longping a réussi à cultiver un riz hybride auquel il a donné le nom de « Nanyou No 2 ». En 1976, ce riz hybride a été semé sur une grande étendue et le rendement fêt de 20% supérieur à celui du riz ordinaire. Gróce à ces travaux remarquables, il a obtenu en 1981 le premier prix national des « Inventions exceptionnelles ».

    Ces travaux qui ont été hautement appréciés par les agronomes étrangers, lui ont valu le titre honorifique de « Père du riz ». Selon les scientifiques, le riz à petite tige représente la première révolution verte et l’apparition du riz hybride le lever de rideau de la deuxième.

    La recherche sur le riz hybride revêt à présent une signification pratique très importante. La Chine a une population de 1,26 milliard d’habitants et la surface agricole utile est de moins de 0,1 ha par personne. D’après des estimations récentes, au milieu du siècle, la Chine comptera 1,6 milliard d’ómes et la surface agricole utile sera alors de moins de 0,67 ha par habitant. Qui nourrira une population chinoise si importante ? On est ici face à une question primordiale. Certains économistes américains estiment que la Chine ne pourra à l’avenir subvenir à ses besoins en céréales et qu’il lui faudra en importer en grande quantité, ce qui causera une pénurie de céréales et une hausse sensible des prix des grains dans le monde. Ces estimations sensationnelles ont créé une véritable panique au niveau international.

 

    D’après Yuan Longping, cette analyse n’est pas dénuée de fondements, mais elle reste partielle, parce qu’elle sous-estime le rôle des facteurs scientifiques. Il a la conviction que gróce aux efforts conjugués des scientifiques, les Chinois seront tout à fait en mesure de couvrir leurs besoins en céréales.

    Actuellement, à l’échelle mondiale, le monde entier fait face à une véritable crise qui menace son existence même causée par l’exploitation excessive des ressources, la détérioration du milieu écologique, la dégradation des sols et des eaux due à l’érosion et la désertification des terres cultivées. De fait, la réduction rapide des terres cultivées en Chine ne permet guère aux scientifiques chinois de pouvoir se reposer sur leurs lauriers.

    Yuan Longping ne perd pas une minute dans son travail. Comme un oiseau migrateur, il se déplace sans cesses de ses champs d’expérimentation au Hunan à ceux dans l’île de Hainan en fonction des saisons.

    En 1996, un groupe d’agronomes dirigé par Yuan Longping a commencé à mettre en œuvre un plan de recherches sur le super-riz hybride. En 2000, le rendement de ce riz a dépassé 10,5 t de rizon à l’hectare, premier objectif défini par le ministère de l’Agriculture dans ce domaine. Ce chiffre a également dépassé la limite du rendement de riz telle que l’estimaient par les agronomes japonais. Le rendement de la rizière d’essai cultivée par Yuan Longping a même atteint 16,5 t à l’hectare. Par ailleurs, la qualité de ce super-riz est tout à fait satisfaisante. Beaucoup de personnes qui ont pu le déguster ont affirmé que son goêt était même meilleur que celui du riz de Thaïlande.

    Le prochain objectif est de parvenir à des rendements de 12 t de rizon à l’hectare sur une grande superficie. Yuan Longping est totalement confiant et prévoit que cet objectif pourrait être atteint en 2003.

    Yuan Longping a apporté de l’espoir aux gens menacés par la famine. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (OAA) estime que la culture des riz hybrides est la meilleure solution pour augmenter la production de céréales. En 1991, Yuan Longping a été engagé comme conseiller principal de cet organisation. En 1992, l’OAA a décidé d’accorder la priorité à la culture des riz hybrides avec l’aide de la Chine dans les principaux pays producteurs de riz. Actuellement, plus de 20 pays et unités territoriales cultivent des riz hybrides à grande échelle.

 

 

    Pour exploiter l’hétérosis du riz, Yuan Longping a divisé ses travaux de recherches sur le riz hybride en trois phases : le croisement de trois lignées, le croisement de deux lignées et le croisement à partir d’une seule lignée. Actuellement, le croisement à partir d’une seule lignée n’a pas encore été réalisé. Le directeur de l’Institut international de recherches sur le riz estime qu’une fois réussis les travaux de Yuan Longping, il serait possible de résoudre le problème de la faim dans le monde.

    Le 19 février 2001, Yuan Longping a re’u dans le Grand Palais du Peuple de Beijing le certificat du prix plafond national des sciences et des technologies signé par le président Jiang Zemin, accompagné d’une prime de 5 millions de yuans.

    Il y a deux ans, une nouvelle sensationnelle en provenance du Hunan s’est rapidement répandue dans toute la Chine : la marque portant le nom de Longping était estimée à 100,89 milliards de yuans. L’année dernière, la Société anonyme de hautes technologies agricoles de Yuan Longping a été cotée à la bourse de Shenzhen. Les techniques de Yuan Longping lui ont valu l’octroi de 2,5 millions d’actions et il est ainsi le quatrième actionnaire de cette entreprise. Les « hautes technologies de Longping » sont la première valeur portant le nom d’un scientifique en Chine. De ce fait, Yuan Longping fait office de précurseur.

    En fait, au départ, il était plutôt hostile à l’idée de donner son nom à une entreprise. S’il y a finalement consenti, c’est pour faciliter la collecte des fonds nécessaires à ses recherches actuelles et permettre de poursuivre ses travaux inachevés après sa retraite.

    Il y a plusieurs années, il a créé le « Fonds du riz hybride de Yuan Longping » en faisant don d’un million de yuans, correspondant à la somme du « prix de la science » que l’UNESCO lui avait décerné et à ses rémunérations de conseiller auprès des Nations Unies. Depuis, presque tous les ans, une dizaine de groupes d’agronomes ont obtenu une somme de 58 000 yuans pour subvenir aux frais de leurs recherches scientifiques. Quelque 300 personnes ont par ailleurs été financées par ce fonds pour aller se perfectionner à l’étranger. Gróce à lui, la Chine possède un contingents d’agronomes d’élite.

    Si on compte 1 000 yuans la tonne, l’augmentation de la production de riz de 1976 à 1999 représente plus de 300 milliards de yuans. En Chine, les fruits des recherches scientifiques de Yuan Longping ont été transférés gratuitement. Envisageant le contexte des années passées, Yuan Longping estime que le riz hybride ne doit pas être considéré comme lui appartenant. « Je ne veux que cela. » résume-t-il en montrant un épi de riz qu’il tient dans la main.

Repères biographiques :

Yuan Longping est né en septembre 1930 à Beijing. Diplômé en 1953 de l’Institut d’agronomie du Sud-Ouest de la Chine, il est directeur du Centre national de recherches sur les techniques de culture du riz hybride et de l’Institut de recherches sur le riz hybride du Hunan, membre du Conseil de l’Institut de génétique de Chine, expert responsable du groupe d’études spécialisées « 01-01-101 » du programme « 863 ». En 1991, il fut engagé comme conseillé principal à l’OAA. En 1995, il fut élu académicien de l’Académie d’ingénierie de Chine. Il est également vice-président du Comité provincial du Hunan de la CCPPC et membre du Comité permanent du Comité national de la CCPPC.